Chapitre 1 - SON DERNIER BAL

Trait DcG 2007F

 
 

Prendre un enfant par la main

Cette chanson, créée par Yves Duteuil, fut la première que mon fils Philippe chanta en s’accompagnant avec la guitare que je lui avais offerte pour ses 15 ans. 
Ce dimanche 17 septembre 2000, lorsque je vis Philippe inanimé sur un lit de l’hôpital Nord de Marseille, je pris sa main afin qu’il perçoive la chaleur de mon amour paternel.. 
A cet instant, j’eus l’impression que je venais de prendre un enfant par la main. 
Il n’avait que trente six ans ! .

La vie est un long fleuve tranquille disent les sages. C’est ce que j’avais toujours cru jusqu’à ce que le destin me rappelle que j’avais vécu soixante deux ans de bonheur et qu’il me fallait à présent payer la facture.

Après une enfance et une adolescence heureuses, à Bône en Algérie, auprès de mes parents dont j’étais le fils unique, après un mariage d’amour avec Marie-Jeanne et la naissance de nos trois enfants Philippe, Isabelle et Agnès, après une vie professionnelle réussie dans l’Education Nationale où je n’avais connu que des satisfactions, après les mariages de nos trois enfants et la naissance de nos trois petits enfants, Romain, Audrey et Florent, j’envisageais une retraite paisible parsemée de voyages et de fêtes familiales, entouré de mes enfants et petits enfants.

Lors du mariage d’Isabelle, nos enfants nous avaient chanté « Les vieux mariés », ce succès de Michel Sardou qui sait si bien exprimer les choses de la vie. Désormais, comme le disait la chanson, Marie-Jeanne et moi nous allions penser un peu à nous après une vie de labeur consacrée à l’éducation de nos enfants qui étaient devenus des homme et femmes épanouis, équilibrés, affectueux, pour qui le mot famille prenait une authentique signification.

Ce dimanche dix sept septembre de l’an 2000, nous séjournions dans notre propriété de Gonfaron, dans le Var, comme nous le faisions tous les étés. Ma mère, qui vivait avec nous depuis le décès de mon père en 1998, était hospitalisée depuis quelques jours à Brignoles en raison de complications consécutives à une pneumopathie. Son état s’était sensiblement amélioré et sa sortie était prévue pour le mercredi suivant. Aujourd’hui, elle avait 89 ans et nous avions projeté de lui rendre une visite furtive à l’hôpital pour lui souhaiter un bon anniversaire avant de nous rendre à Hyères, dans un parc municipal où se tenait une partie champêtre organisée par l’amicale des Bônois du Var. Mon beau-frère Christian et sa femme Antoinette nous accompagnaient dans notre voiture, la leur étant restée à Gonfaron.

Ces rencontres avec des Bônois, où nous retrouvions aussi mes cousins et cousines habitant dans le Var, représentaient pour nous un retour aux sources. Les odeurs de merguez et de brochettes, les expressions de là-bas que se lançaient à grand renfort de gestes ceux qui se retrouvaient, enfin l’anisette et la kémia, imprégnaient tous nos sens des souvenirs de notre Algérie natale et d’un passé hélas révolu. Dans ce contexte d’amitié, nul ne pouvait échapper à l’obligation d’écouter ou de raconter des histoires bônoises. Très rapidement je fus désigné par mes cousines qui, connaissant mon répertoire, me demandèrent d’interpréter des sketches classiques où les gestes et les mots faisaient revivre ces personnages hauts en couleur qu’étaient les Bônois.

Il était 18 h : après cette journée de détente et de bonne humeur, nous prîmes le chemin du retour vers Gonfaron. Ravis par ces moments agréables que nous venions de vivre, nous savourions le spectacle lumineux qu’offrait la campagne varoise à l’orée de l’automne, avec les arbres au feuillage doré sous les reflets du soleil et les champs de vigne à perte de vue où l’on pouvait apercevoir les grappillons non cueillis par les vendangeurs. Arrivés à Gonfaron, nous riions encore en pensant à certaines anecdotes vécues ou racontées dans la journée. Christian et Antoinette récupérèrent leur voiture et nous quittèrent vers 19 h 15 pour regagner leur appartement à Martigues.

En attendant que Marie-Jeanne prépare le dîner, je me rendis dans la petite chambre mansardée au premier étage de notre maison afin de travailler quelques instants sur le livre de chimie de première S que je rédigeais en collaboration avec d’autres collègues pour les éditions Bordas. Je venais à peine d’écrire quelques lignes lorsque soudain la sonnerie du téléphone retentit dans la salle de séjour au rez-de-chaussée. Marie-Jeanne décrocha le combiné et écouta sans dire un mot. Le silence interminable qui s’en suivit me fit tendre l’oreille et je l’entendis parler avec la gorge serrée et sur un ton à peine audible :
- Mon Dieu, ce n’est pas possible !
Je posai mon stylo et me dirigeai vers le haut de l’escalier au bas duquel Marie-Jeanne s’était placée pour me parler tout en me regardant.
- C’est Isabelle…… Philippe a été admis en urgence à l’hôpital Nord. Il est dans le coma et il paraît que c’est grave.
Je descendis les marches de l’escalier quatre par quatre et me saisit du téléphone que Marie-Jeanne, abasourdie par la nouvelle, avait raccroché. Je rappelai Isabelle qui me donna de plus amples informations.
- C’est très grave papa, me dit-elle. Le scanner a révélé une tumeur au cerveau. J’ai essayé de vous joindre à 15 h sur votre portable mais en vain et j’ai donc appelé plusieurs fois à Gonfaron avant de vous avoir.

Sans une seconde d’hésitation nous décidâmes de rentrer à notre domicile des Pennes -Mirabeau avant d’aller à l’hôpital Nord. Nous rassemblâmes à la hâte quelques effets personnels et nous mîmes nos deux chats Daphnée et Mozart dans leurs cages afin de les amener avec nous .Nous fermâmes la maison en laissant sur la terrasse tables et chaises et objets divers nécessaires au confort d’une vie en plein air. Il était 19 h 45 et le soleil finissait sa descente avant de disparaître sous l’horizon. J’avais complètement oublié que j’étais incapable de conduire la nuit en raison de difficultés visuelles consécutives à un accident à l’œil droit survenu lorsque j’avais dix ans.

De Gonfaron à Brignoles, la lueur du jour finissant m’aida à voir la route mais dès notre entrée sur l’autoroute A8, il faisait nuit noire. Je distinguai à peine les lignes blanches démarquant le bas côté et à chaque instant je pouvais dévier de ma trajectoire et me retrouver sur la voie de gauche ou sur la bande d’arrêt d’urgence. Tendu au volant, avec des pensées très sombres, je trouvai notre salut dans une voiture qui roulait devant moi à une allure suffisamment lente pour que je la suive en me servant d’elle comme éclaireur. Le regard vigilant de Marie-Jeanne m’aida à prévenir les obstacles et à lire les indications figurant sur les panneaux de l’autoroute. En ce jour où le malheur s’abattait sur notre famille, nous avions eu la chance d’arriver à bon port et sans dommages car, de Brignoles aux Pennes- Mirabeau, je n’avais pratiquement pas vu la route. Pendant le trajet, Marie-Jeanne et moi n’avions pas échangé un seul mot à propos de Philippe. Pourtant notre silence était éloquent car nous nous comprenions si bien que nous savions qu’au même instant nous avions les mêmes idées et que nous étions auprès de notre fils .par la pensée.

Philippe exerçait la profession de musicien, chanteur et animateur. Dans son travail, il avait privilégié les personnes du troisième âge auxquelles il procurait de bons moments en leur jouant et chantant des airs d’autrefois. Il avait une excellente réputation dans le milieu du spectacle et tous les directeurs artistiques et surtout le public ne tarissaient pas d’éloges pour ce jeune qui avait un don pour la musique et du talent pour interpréter les tubes de toutes les époques. Depuis quelques mois il se plaignait de vertiges que lui et son entourage attribuaient à une fatigue due à une intense activité professionnelle pendant la saison d’été. Il travaillait dur et sans prendre le temps de se reposer notre Philippe, car il était seul à subvenir aux besoins de son épouse Priscilla et de ses deux petits garçons, Romain (sept ans) et Florent (18 mois).

Au début de septembre Philippe était venu me chercher avec Romain à l’aéroport de Marignane lors de mon retour d’une réunion éditoriale à Paris. En descendant l’escalator, je m’aperçus qu’il se tenait debout près de la station de taxi en s’appuyant d’un bras tendu sur le lampadaire tandis que Romain lui donnait sagement la main. Dès que je fus près de lui, je lui demandai s’il allait mieux de ses vertiges.
- Toujours pareil me répondit-il. Ça tourne. Mon médecin de famille pense que c’est de l’hypertension. Il m’a toutefois conseillé de passer une IRM (imagerie par résonance magnétique).
Sur la route qui menait de Marignane aux Pennes- Mirabeau, Philippe conduisait avec une certaine assurance, comme d’habitude. Pour détendre une atmosphère un peu lourde, car il était soucieux, je fis semblant de plaisanter en faisant croire que je craignais qu’il ne voit des virages là où la route était droite. Il sourit et me rassura.
- T’en fais pas, papa, en voiture je suis assis et je n’ai plus le tournis.

Philippe me laissa à mon domicile des Pennes et regagna son appartement à Vitrolles. C’était la dernière fois que je voyais mon fils tel que Marie-Jeanne et moi l’avions conçu à la naissance et façonné par l’éducation. C’était un beau jeune homme aux grands yeux bleus comme ses deux grands-mères, qui avait hérité de ce qu’il y avait de meilleur physiquement chez Marie-Jeanne et chez moi. Il mordait la vie à pleines dents et. comme ses deux grands-pères, il était toujours prêt à excuser les défauts des autres en leur trouvant des circonstances atténuantes. Toujours souriant et de bonne humeur, il aimait recevoir des amis et, comme son grand-père Edmond, il avait l’habitude de sortir les verres et des boissons dès qu’on lui rendait visite.

Après presque deux heures de route interminables de Gonfaron au Pennes, nous arrivâmes à notre domicile où nous attendaient Isabelle et sa fille Audrey (deux ans), Agnès et Guy son mari, M. et Mme Vilhet les parents de Guy. Audrey, qui croyait que nous revenions définitivement aux Pennes, poussa des cris de joie tant elle était heureuse de nous revoir. Isabelle travaillait dans une société dont le siège était dans notre maison. De ce fait, Audrey venait tous les jours chez nous depuis sa naissance, ce qui expliquait l’attachement qu’elle avait pour Marie-Jeanne et moi. Je pris Audrey dans mes bras mais je n’eus pas le cœur ou le réflexe de lui exprimer mon affection avec autant d’enthousiasme qu’elle l’avait fait.

Je m’empressais d’avoir des nouvelles de Philippe et m’adressais à Isabelle en la priant de nous raconter les circonstances qui avaient conduit à une hospitalisation. Nous apprîmes que Philippe avait animé un mariage la veille, le samedi donc, et était rentré aux Pennes vers cinq heures du matin pour déposer son matériel dans le garage comme il le faisait après chaque activité musicale. Isabelle avait trouvé Philippe épuisé et pour ne pas le retarder n’avait échangé avec lui que quelques mots. Rentré chez lui à Vitrolles, Philippe s’était couché. Vers 14 h, Priscilla essaya de le réveiller mais en vain. Philippe ne réagissait pas et était plongé dans un profond sommeil. Affolée, Priscilla appela les pompiers et téléphona à Isabelle pour lui demander de venir s’occuper de Romain et Florent. Le médecin des pompiers, constatant l’impossibilité de réveiller Philippe, décida son entrée au service des urgences de l’hôpital Nord. L’exploration du cerveau au scanner révéla la présence d’une tumeur. Le diagnostic était sans équivoque. L’horrible vérité était bien là, le cauchemar avait commencé.

Agnès et Guy nous proposèrent de nous amener à l’hôpital Nord. Il était 22 h. Dans le Hall désert du grand hôpital marseillais, nous primes l’ascenseur qui menait à l’étage du service de réanimation. La lenteur de la montée et les grincements de la mécanique accrurent notre angoisse d’arriver peut-être trop tard. Devant notre désarroi, le personnel nous accueillit avec gentillesse dans le couloir et nous invita à nous revêtir des accessoires vestimentaires prévus pour éviter la contamination des malades. Il y avait presque un an, nous étions dans la même tenue dans la salle de réanimation de la clinique d’Istres. Janine, sœur de Marie-Jeanne, y avait été admise après un œdème aigu du poumon. Elle décéda dans ce service quinze jours après son admission. Autant dire que le contexte vestimentaire était un élément de plus s’ajoutant à notre inquiétude grandissante. Comment allions-nous trouver Philippe ? Peut-être était-il sorti de son sommeil et allait nous accueillir avec son sourire moqueur en nous voyant dans cet accoutrement qui nous seyait mal.

L’interne de neurochirurgie, averti de notre présence par l’infirmière de garde, se déplaça pour nous expliquer en termes médicaux très clairs l’interprétation du scanner. Il parlait doucement, en détachant les mots un par un et en prenant le temps de ménager des intervalles de silence entre les phrases pour nous laisser le temps d’assimiler, ou plutôt d’encaisser, l’affreux diagnostic. Chaque phrase résonnait dans nos tympans comme le claquement d’un fouet.
- Il s’agit, dit l’interne, d’une tumeur cérébrale située dans une zone du cerveau inopérable. La tumeur a déjà une taille de quelques centimètres et crée une hypertension intracrânienne qui a provoqué le coma dans lequel votre fils est tombé.
- Va-t-il sortir de ce coma, lui demandai-je en l’interrompant ?
- Oui car il est actuellement traité à la cortisone. Ce médicament va faire régresser l’œdème autour de la tumeur. Demain il sera probablement réveillé et ne se souviendra de rien.
L’interne nous observa longuement comme s’il attendait le moment propice pour continuer puis il reprit son discours toujours lentement, presque automatisé comme un robot.
- Le plus difficile sera demain quand il se réveillera. Comment lui annoncer qu’il a une tumeur au cerveau ?
- Il ne faut surtout pas lui dire encore, répliquai-je sur un ton agressif. Attendons d’en savoir plus sur la nature de cette tumeur. Qu’allez-vous faire dans les jours qui suivent puisqu’on ne peut opérer ?
- Il faudra pratiquer une biopsie, c’est-à-dire prélever un échantillon de la tumeur et l’analyser…
- Peut-il s’agir d’une tumeur maligne, ajoutai-je en coupant la parole à l’interne et en sachant pertinemment qu’il n’avait pas les éléments pour répondre ?
- Je pense que oui, répondit l’interne, si j’en juge par les symptômes observés.
- Quels sont les traitements envisagés puisque l’opération n’est pas possible ?
- La radiothérapie et la chimiothérapie mais pour l’instant nous ne pouvons rien décider et aucun pronostic n’est possible sans le résultat de la biopsie.

L’interne nous salua en nous rappelant qu’il était à notre disposition pour répondre à nos questions. Manifestement, ce jeune médecin qui faisait son travail avec compétence était troublé d’annoncer à un père et une mère que leur fils était en danger de mort. Pendant toute la conversation, Marie-Jeanne était restée muette. Elle m’a avoué qu’elle écoutait en ayant l’impression de regarder un feuilleton médical à la télévision. Cet interne si aimable qui nous assenait la vérité avec des précautions verbales lui paraissait lointain et virtuel.
- Il récite sa leçon, pensa-t-elle, et cela ne concerne pas mon fils !

Guidés par l’infirmière nous nous approchâmes du lit de Philippe. Dans un premier temps nous ne vîmes pas les perfusions et l’arrivée d’oxygène dans ses narines.
Il dormait paisiblement dans la même position que lorsque nous le regardions enfant pendant son sommeil, c’est-à-dire avec le bras droit posé sur son front et les jambes repliées presque dans une position fœtale. Marie-Jeanne l’appela plusieurs fois par son prénom mais aucun signe montra qu’il nous entendait. Je lui pris alors la main et lui chuchotai quelques paroles réconfortantes à l’oreille. J’ai alors constaté qu’il serrait faiblement mes doigts et que ses paupières clignotaient légèrement.

L’interne avait raison, demain il se réveillera comme s’il ne s’était rien passé. Et si cet interne avait exagéré la gravité de la situation pour se couvrir en cas de complications et d’une issue fatale pendant le coma ? Et si les clichés du scanner avaient été mal interprétés car peu précis ? En tant que professeur de physique enseignant dans des sections médico-sociales, je savais que l’IRM permettait d’obtenir des images du cerveau d’une finesse et d’une précision bien supérieures à celles d’un scanner. Et si le diagnostic était inexact ? Je ne pouvais imaginer un seul instant que l’avis des médecins était ferme et définitif. Le refus de la vérité est la réaction naturelle que connaissent les proches de ceux qui sont confrontés à une maladie grave. Mais ce refus n’est-il pas une forme d’espoir ?

Dans la voiture qui nous ramenait aux Pennes, Guy, au volant, pleurait et ne pouvait contenir sa rage de voir le frère d’Agnès frappé en pleine jeunesse. Guy était né en 1964, comme Philippe. Agnès rappela que depuis plus d’un an elle avait trouvé Philippe fatigué et nous avait alerté de la fragilité de sa santé. Bien que n’ignorant pas qu’Agnès possédait un sens très aigu de l’observation et un don de clairvoyance, Marie-Jeanne et moi n’avions pas été attentifs à son avis car nous pensions toujours à un surmenage lié au travail . Marie-Jeanne avait posé sa tête contre la vitre de la portière arrière droite et fermait les yeux. Je savais qu’elle pleurait intérieurement mais son tempérament pudique et réservé l’empêchait d’extérioriser sa souffrance. Quant à moi, je serrais les dents et me repassais en mémoire tous les propos de l’interne. Ma résolution était prise : on allait se battre pour que notre fils s’en sorte. Après tout nous étions en l’an 2000, en France, à Marseille, ville où exerçaient des sommités médicales de réputation internationale et dans des hôpitaux équipés de techniques de pointe. N’était-ce pas à Marseille qu’avait eu lieu la première greffe du cœur en France ? une énergie réconfortante m’envahissait peu à peu et j’étais presque serein. Ma nature optimiste était en train d’émerger de l’océan d’angoisse dans lequel j’étais plongé depuis le début de la soirée. J’étais à présent persuadé que Philippe l’emporterait sur la maladie.

Arrivés dans notre maison, je pénétrai dans le garage où nous avions aménagé une petite pièce pour que Philippe dépose son matériel de musique. Tout avait été rangé comme il l’avait laissé ce matin à cinq heures. Ses synthétiseurs étaient enveloppés dans des couvertures pour les protéger contre les chocs et la poussière, ses micros étaient enfermés dans une boite hermétique car, il y a quelques mois, l’un d’entre eux avait été détérioré par des fourmis qui avaient rongé la membrane. Sur une étagère, il avait posé ses classeurs contenant les paroles des chansons et ses partitions musicales. Il avait accroché à un pied de micro son immense chapeau mexicain dont il se coiffait lorsqu’il interprétait le célèbre air de Mexico, créé par le regretté Luis Mariano. Mon regard se posait sur chacun des objets qui avaient permis à Philippe d’animer tant de fêtes familiales, la dernière étant l’anniversaire des 60 ans de mariage de mes parents. Dans mon subconscient, j’entendais la musique et la voix de Philippe qui chantait. Des larmes commencèrent à ruisseler sur mes joues car en même temps, je le revoyais allongé inconscient sur son lit d’hôpital. Et si c’était la dernière fois qu’il avait déposé son matériel chez nous ? Et si plus jamais nous le verrons arriver en souriant dans sa Ford rouge s’engageant dans l’allée du garage ? Je refermai la porte de la petite pièce et jurai de n’y rentrer à nouveau que si Philippe était à mes côtés.

Cette nuit-là, Marie-Jeanne et moi n’arrivions pas à trouver le sommeil. Le moindre frémissement nous faisait tendre l’oreille vers le téléphone dont nous redoutions que la sonnerie retentisse. Lorsque le soleil commença à se lever en amorçant sa course ascendante vers le zénith nous pûmes nous assoupir quelques minutes car nous étions soulagés par le silence du téléphone.

J’ai alors rêvé à Romain qui dans quelques heures devait rentrer en classe au cours préparatoire.. Son papa n’était plus là pour lui prendre la main et l’accompagner à l’école.

 
 

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